6/10 – Un don inconditionnel, pour faire société

Un groupe de citoyens de tous âges et de tous métiers s’unissant pour offrir en cadeau un « Socle citoyen » à un nouveau-né, sous l’œil attendri de sa mère… Bravo à Hélène de Maneville d’avoir campé cette allégorie sympathique ! On y lit l’universalité de la prestation, accordée dès la naissance, et la symbolique d’une communauté soudée par ce don inconditionnel.

Ce dessin nous invite à parcourir deux questions essentielles à la compréhension du revenu universel : qu’est-ce que le don ? et quelle est cette communauté politique qui donne ? Ces questions sont intrinsèquement liées.

Une vision Maussienne : l’inconditionnalité conditionnelle

La grande leçon politique qu’il est possible de retirer de l’Essai sur le don (1925) de Marcel Mauss est qu’une société, ou, si l’on préfère, une communauté politique, ne peut se fonder que sur un don originel. Celui-ci manifeste un pari de confiance, l’espoir que l’autre – qui est encore un concurrent ou un ennemi potentiel – saura rendre à son tour et basculer ainsi de l’hostilité à l’amitié. Ces dons offerts à l’ennemi, biens précieux ou symboliques, témoignent d’une inconditionnalité primordiale. Ils laissent la liberté à l’autre de les accepter ou de les refuser, de les rendre ou de les garder, de donner à son tour ou de se retirer, voire de basculer dans la guerre.

En affichant une dimension d’inconditionnalité, le don espère faire basculer l’autre – l’inconnu, l’étranger, l’ennemi – du cycle du « Prendre-Refuser-Garder » à celui du « Donner-Recevoir-Rendre ». L’espoir, c’est de le transformer en ami. Avec ceux qui l’auront accepté, on fera alliance et société. Les autres seront des ennemis ou, au mieux, des neutres incertains…

Instaurant ainsi la frontière entre Eux et Nous, le don apparaît comme l’acte politique par excellence.

Cela va plus loin : les membres du Nous ne restent ensemble, ne continuent à former un Nous, que pour autant qu’entre eux le cycle du « Donner-Recevoir-Rendre » reste vivace et actif. Une communauté politique, une politeia, est une communauté de dons, où chacun donne et reçoit quelque chose. Exemple emblématique : on est prêt à donner sa vie pour la Patrie, et celle-ci, par diverses institutions, donne l’instruction, l’eau, l’électricité, les soins médicaux, etc.

La décision d’être et de rester ensemble procède d’un arbitraire et d’une inconditionnalité premiers. On est là, de cette société et de cette culture-là, on partage cette amitié, ce couple, cette famille, etc. Mais on pourrait aussi décider de ne pas en faire partie. Ce choix arbitraire est assumé : on est ensemble inconditionnellement, on ne tient pas de compte méticuleux. Si chacun, jour après jour, se demandait en permanence ce qu’il gagne ou perd à être membre de cette famille, de ce village, de cette région, de ce pays, de cette religion, etc., alors aucun groupe humain ne serait possible. Il ne pourrait ni se former ni perdurer.

Cette dimension d’inconditionnalité primordiale est indispensable afin que la communauté subsiste.

Pour autant, si certains se retrouvent systématiquement perdants au jeu du « Donner-Recevoir-Rendre », alors ils feront sécession, tôt ou tard, et basculeront dans le cycle du « Prendre-Refuser-Garder ». C’est là une réalité subtile : au fond, nul n’est absolument obligé de respecter les règles inconditionnelles qui fondent la communauté. Chacun y demeure à condition qu’elles ne lui paraissent pas insupportables. Alors, c’est le divorce, la fugue, l’émigration, la guerre…

Le registre du don et du politique, pas toujours facile à comprendre, est donc celui de l’inconditionnalité conditionnelle. Il affiche le primat hiérarchique de l’inconditionnalité, mais qui ne peut perdurer que pour autant qu’elle satisfait à long terme les intérêts des protagonistes du don.

C’est dans ces termes qu’il faut poser la question du revenu universel. Ce dernier ne peut fonctionner que dans le registre de l’inconditionnalité conditionnelle. Autrement dit, il ne peut être octroyé que comme un don, qui par nature n’a pas de contrepartie. Ceci invalide les formules de minima sociaux conditionnels, du RMI au RSA, qui enferment les plus pauvres dans la stigmatisation et le mépris social.

De ce point de vue, il est légitime que le don d’un revenu universel soit perçu comme un droit, ainsi que l’éducation, les soins de santé ou les assurances sociales.

Un don inconditionnel

Mais pour autant, dire que ce don n’exige pas de contrepartie ne signifie pas qu’il n’en attend pas !

En recevant le don, chacun ressent spontanément qu’il est appelé à rendre quelque chose. Il ne s’agit pas d’une contrepartie prédéfinie, mais d’une attente de l’ensemble de la communauté à l’égard d’un acteur qui se trouve en position de sujet, capable de donner à son tour, reconnu à ce titre.

C’est pourquoi le don n’aurait aucun sens s’il créait un ressenti d’incapacité ou d’infériorité sociale. Il serait alors destructeur, annihilant celui qui reçoit. Si le bénéficiaire ne ressent aucune dimension d’obligation de contre-don d’aucune sorte, alors la magie du don et du politique n’opère plus et tout se stérilise.

Le revenu inconditionnel, constitutif de toute société convivialiste

La dynamique du don comme base de toute communauté politique étant ainsi clarifié, il est possible d’élargir la vision pour décrire un peu mieux les attributs d’une société répondant aux grands enjeux contemporains. C’est le travail qu’a réalisé un collectif d’experts de diverses sciences sociales qui nomme « convivialisme » ce système politique complet, articulé autour de cinq principes :

  • un principe de commune humanité ;
  • un principe de commune socialité ;
  • un principe de légitime individuation ;
  • un principe d’opposition créatrice (« s’opposer sans se massacrer ») ;
  • un principe de commune naturalité.

Le convivialisme[1] accorde une légitimité égale à ces cinq principes.  À y regarder de près, il apparaît que chacun des quatre premiers principes est à la racine d’un des quatre grands discours politiques de la modernité, respectivement le communisme, le socialisme, l’anarchisme et le libéralisme.

À partir des quatre premiers principes, on peut déduire qu’il est légitime et nécessaire de verser un revenu universel inconditionnel.

Parce que tous les êtres humains sont foncièrement égaux, qu’ils participent d’une même socialité et qu’ils aspirent légitimement à voir leur singularité reconnue et valorisée, chaque communauté politique est portée à assurer à chacun les conditions minimale d’une vie digne et autonome. Un revenu inconditionnel vaut alors – c’est sa dimension émancipatoire – en tant que condition minimale, sine qua non, de la reconnaissance de la valeur de tous, à la fois à l’échelle cosmopolite, en tant que membre de la commune humanité, de l’être humain générique (Gattungswesen), mais aussi en tant que membre d’une socialité particulière.

Le revenu universel inconditionnel ne peut être versé que dans le cadre d’une communauté politique, d’une politie, en vue de son maintien et de sa prospérité. Ainsi entendu, le revenu universel est nécessairement un revenu de citoyenneté.


Alain Caillé est professeur émérite de sociologie, fondateur de la Revue du Mauss et du mouvement Convivialiste


[1]Internationale convivialiste, Second manifeste convivialiste. Pour un monde post-néolibéral, Acte Sud, 2021

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